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Je n’ai pas changé de métier.

J’ai changé d’outils.

Une réflexion sur le journalisme, la communication, la langue et la transmission du sens.

Texte Eman Alteer
Date 17 juillet 2026
Lecture 10 min
Catégorie Médias · Société
Eman Alteer, journaliste et designer graphique, appareil photo à la main.

« Je refuse qu’on confonde un vocabulaire qui manque avec une compréhension qui manque. »

On me demande souvent, d’une manière ou d’une autre, de choisir.

Le journalisme. Ou la communication.

Je n’ai jamais eu le sentiment que ces deux mondes s’opposaient.
Avec le temps, j’ai simplement appris à mieux comprendre ce qui les distingue. Leurs responsabilités ne sont pas les mêmes. Leurs méthodes non plus.

Pourtant, je reste convaincue qu’ils naissent d’une même question.

Comment transmettre quelque chose qui a du sens à quelqu’un d’autre ?

J’ai commencé sur le terrain.
Pas dans une salle de rédaction.
Pas dans une école.
Mais dans une région assiégée, où documenter la réalité n’était pas un exercice académique. C’était une nécessité. J’y ai appris à recueillir des témoignages. À vérifier des informations. À raconter, avec toute la responsabilité que cela exige, ce qu’une guerre fait à des vies ordinaires.

Puis il a fallu partir.
Quitter mon pays.
Reconstruire ma vie.
Et reconstruire mon métier.
En Turquie, je me suis tournée vers le design graphique et la communication visuelle.

Beaucoup y ont vu un changement de direction.
Moi, j’y ai vu une continuité.

 

« Je n’ai pas quitté le journalisme. J’ai simplement changé d’outils. »

 

Un article.
Une vidéo.
Une affiche.

À mes yeux, ces outils poursuivent la même ambition : raconter une histoire, transmettre un message et laisser une trace dans la mémoire de celui qui le reçoit.

Avec le temps, j’ai compris que le journalisme et la communication ne répondaient pas à la même responsabilité.

Le journaliste cherche d’abord à comprendre, vérifier et expliquer une réalité.

Le communicant cherche à représenter une institution, un projet ou une organisation et à rendre son message clair pour son public.

Cette différence existe. Elle est essentielle. Pourtant, je crois qu’ils partagent une responsabilité commune : construire une représentation.

Parfois celle d’un fait.
Parfois celle d’une idée.
Parfois celle d’une institution.

Pendant longtemps, dans mon parcours de journaliste, l’image représentait une preuve. Aujourd’hui, je la vois aussi comme un langage.
Une manière de transmettre une intention, une émotion, une mémoire ou une vision du monde. Et peut-être est-ce cela qui continue de me fasciner.

Pourquoi certaines images nous arrêtent-elles encore… alors que nous en voyons des milliers chaque jour ?

« Les deux commencent par la même question : comment transmettre quelque chose qui a du sens à quelqu’un d’autre ? »

Il y a quelques jours, on m’a demandé de définir le journalisme en une phrase.

J’ai répondu avec les mots que j’avais : « Montrer la vérité. »
Je continue de penser que cette réponse est juste.
Pourtant, depuis, je continue d’y réfléchir. Non pas parce que je doute de ce que je voulais dire. Mais parce que je réalise que certaines idées dépassent parfois les mots dont nous disposons pour les exprimer. Surtout lorsque l’on pense dans une langue… et que l’on doit répondre dans une autre.

Apprendre une nouvelle langue, c’est accepter que, pendant un temps, notre vocabulaire avance moins vite que notre pensée.

Cela ne diminue ni notre expérience, ni notre capacité d’analyse.
Cela nous rappelle simplement qu’une idée ne tient pas toujours dans les premiers mots que l’on trouve.
Certaines questions méritent davantage qu’une réponse de quelques secondes.
Elles méritent du temps. De la lecture. De la réflexion.
Et parfois… un article.

 

Et je me surprends parfois à me poser une autre question.

Combien de décisions importantes reposent sur quelques phrases prononcées en quelques minutes ?

Un entretien.
Une candidature.
Une rencontre.

Quand la vie nous oblige à tout reconstruire, on découvre que les parcours atypiques ne trouvent pas toujours leur place dans les cadres habituels.

Des cadres conçus pour mesurer un chemin classique, quand le nôtre a parfois suivi des détours que nous n’avions jamais choisis.

Alors je me demande.

Est-ce qu’une réponse différente aurait changé la décision ?

Je n’en sais rien. Je me demande aussi si le temps et l’attente suffisent réellement à nous rendre prêts pour les espaces auxquels on ne nous a pas encore permis d’accéder.
Attend-on parce qu’il nous manque encore quelque chose ?
Ou devient-on parfois prêt bien avant que quelqu’un accepte de le reconnaître ?
Les décisions prises à notre sujet sont-elles toujours justes ?
Sont-elles toujours capables de mesurer ce que nous savons, ce que nous avons traversé ?
et ce que nous pourrions devenir si l’on nous en donnait la possibilité ?
Je ne crois pas que toute décision soit nécessairement injuste.

Mais je refuse de croire qu’une décision, à elle seule, puisse définir définitivement la valeur, la capacité ou l’avenir d’une personne.
Car aucun entretien, aucun dossier, aucune grille d’évaluation, aucune réponse improvisée ne peut résumer des années d’expérience, de lectures, d’erreurs, de doutes et d’apprentissage.

Encore moins le parcours de celles et ceux qui ont dû reconstruire leur vie avant de pouvoir reconstruire leur carrière.

« Je ne suis pas venue à la communication parce que je me suis éloignée du journalisme. Je suis venue à la communication parce que le journalisme, un jour, m’a été arraché des mains. »

 

Aujourd’hui, je poursuis ce chemin en France.

Je continue à apprendre. À écrire. À écouter. À créer. À remettre mes certitudes en question.

Parce qu’au fond, je crois qu’une carrière ne se construit pas seulement avec des réponses.

Elle se construit aussi avec les questions que l’on accepte de continuer à se poser.

Les réponses ferment parfois une conversation.
Les questions, elles, ouvrent un chemin.

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